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Les dépossédés – Ursula Koeger Le Guin

Il y a des livres qui sont tellement connus et analysés que le lecteur néophyte passe finalement complétement à côté sans jamais le lire. Des livres dits classiques de la science-fiction, qui comme le terme de classique ne le laisse pas percevoir, sont souvent précurseurs et bourrés d’une imagination folle pour l’époque. Des titres qui devraient (ou pas, qui sommes-nous pour imposer) être lus par tous et toutes. Il y a des livres qui sont tellement décortiqués que l’on se demande ce que l’on pourra apporter quand on écrit dessus alors que l’on a un niveau basal en étude de textes. Eh bien aujourd’hui je vais vous parler d’un de ces romans. Aujourd’hui on embarque pour Anarres et Urras. Aujourd’hui ce sont les mains vides et la tête libre que l’on va parler du roman d’Ursula K Le Guin, Les dépossédés. Bien sûr avec une telle œuvre il va être difficile de prendre le plan « classique » (c’est fou comment ce mot peut revenir), aussi partons au fil de l’eau, pour un voyage sans filet (et donc très subjectif) qui j’espère te convaincra de le lire, toi qui lis ces lignes et qui n’a jamais lu ce roman, et de t’en faire TA propre lecture et interprétation, loin de celle des experts.

Couverture Alain Brion

Résumé

Bien qu’imparfait, voire même ambigu sur le contenu, je vais laisser le résumé présent en quatrième de l’Edition le livre de poche. Deux raisons à cela. La première est simple, mon résumé serait long, et brouillon. La seconde, il est tout de même bien fichu et au moins donne l’ambiance.

Anarres, peuplé deux siècles plus tôt par des dissidents soucieux de créer enfin une société utopique vraiment libre, même si le prix à payer est la pauvreté. Et Urras qui a, pour les habitants d’Anarres, conservé la réputation d’un enfer, en proie à la tyrannie, à la corruption et à la violence. Shevek, physicien hors normes, a conscience que l’isolement d’Anarres condamne son monde à la sclérose. Et, fort de son invention, l’ansible, qui permettra une communication instantanée entre tous les peuples de l’Ekumen, il choisit de s’exiler sur Urras en espérant y trouver une solution.

Chronique :

La première chose que l’on voit quand on prend ce roman c’est le surtitre Le cycle de Hain. Et quand on ouvre le livre on voit même un petit 5. Les dépossédés. Il serait donc temps de se demander « Ce roman fait-il partie d’une série ? Si oui dois-je obligatoirement tout lire dans l’ordre ? »

La réponse à ces deux questions n’est en fait pas si simple qu’il n’y parait. Alors oui ce roman fait partie d’un cycle, mais plutôt que cycle, je préfère parler d’Univers. Et quitte à vous perdre un peu plus je vais même lui changer de nom pour le nommer Cycle de l’Ekumen. Pourquoi ? Car pour l’autrice elle-même le cycle dit de Hain dans le format Le livre de poche est un peu trop réducteur (car oui sur ton exemplaire tu trouveras qu’il y a 7 romans, mais quid de toutes les nouvelles qui s’y rattachent ? qu’en est-il des autres romans qui parlent de l’Ekumen sans parler de Hain ?). L’Ekumen pour faire simple (et donc faux) c’est Hain plus d’autres textes. Un peu comme si l’Ekumen était un méta-cycle qui mangerait celui de Hain. D’ailleurs le mot « cycle » est lui-même malvenu, car autant il va être facile de connecter certains textes entre eux (L’effet Churten, avec La main gauche de la nuit et Les dépossédés par exemple), d’autres liens sont discutables (L’œil du Héron pour citer une réédition récente). Le cycle de Hain tire son nom de la planète centrale à son univers, mais qu’est-ce que l’Ekumen ? Pour faire simple à nouveau, c’est le nom de « la structure » qui relie les planètes entre elles (un peu comme une ONU), d’ailleurs elle porte aussi le nom de ligue de tous les mondes. Si tu m’as suivi jusqu’ici, tu as maintenant entre les mains les mots clefs pour rentrer dans l’univers.

Mais il reste la question de l’ordre de lecture. C’est bien simple tu fais ce que tu veux ! L’autrice elle-même le disait, il n’y a pas de chronologie clairement établie sur l’ensemble du cycle. Mon conseil est simple, prends celui dont le résumé te plait le plus et lances toi. Certes certains textes sont légèrement en dessous, d’autres grandioses, mais quoiqu’il arrive il faut y aller comme on le sent. Bon je vais tout de même nuancer un peu ce que je viens de dire. Si tu n’aimes pas ta première lecture, je te conseille de te tourner vers les plus « classiques » pour revenir après aux autres car il serait dommage d’abandonner les œuvres de cette autrice parce qu’on n’a pas aimé le premier roman qu’on lit d’elle.

Il est temps maintenant de rentrer dans le vif du sujet et de parler du roman Les dépossédés. Les dépossédés est publié aux Etats-Unis en 1974 et a raflé les prix les plus prestigieux (Hugo, Nebula et Locus) à une époque où ces prix voulaient vraiment dire quelque chose (oui c’est une attaque directe). C’est un roman qui va opposer deux planètes qui expérimentent deux systèmes politique et social radicalement différents, et dont les échanges sont réduits au plus strict du minimum.D’un côté on retrouve Anarres, planète d’origine du personnage principal. Anarres a été colonisée environ 150 ans avant le roman, et les conditions de vie y sont somme toute assez rudes. Mais cette rudesse est assouplie par un système politique proche de l’anarchisme collectif. Les possessions propres n’existent pas, et le langage a banni toute forme de possessivité. Ainsi tous et toutes vivent comme un immense groupe homéostatique. De l’autre côté, on retrouve la planète Urras. Proche de la terre, c’est une planète multi-nations qui prône la possession et l’enrichissement.

Le personnage que l’on suit se nomme Shevek. C’est un physicien philosophe qui propose une approche nouvelle de la science physique qui permettra une communication immédiate entre les mondes. L’approche science-fictif ne repose pas sur la physique et pas de panique nous sommes bien loin de la hard science, puisqu’elle repose avant tout sur la confrontation ethnologique proposée par l’autrice. Le roman va alterner entre des chapitres se déroulant sur Urras, et des chapitres qui construisent l’histoire de Shevek. Ainsi le dernier chapitre Anarrestie pourrait être lu avant le tout premier chapitre du roman. J’ai beaucoup aimé ce découpage qui rythme le roman. Je tenterais surement lors d’une relecture, de lire l’ensemble d’Anarres puis d’Urras, afin de voir si d’autres pistes de lectures en ressortent.

Les dépossédés c’est un roman particulièrement brillant qui pose de très nombreuses réflexions et contient des passages emblématiques. Je vais donc essayer de vous en proposer certains (les numéros de pages sont associés à l’édition papier du livre de poche). La suite repose sur mon analyse personnelle de certains passages du roman. Si vous voulez éviter la moindre divulgachie, n’hésitez pas à passer directement à la conclusion de cette chronique et à courir chez votre libraire !

Dès la page 50, Shevek et ses amis de jeunesse vont entreprendre de découvrir et faire l’expérience de la notion de prison. Une notion qui leur est bien étrange puisque sur Anarres, il n’y a ni loi, ni possession et que le crime ne semble pas exister. Ce passage est essentiel à la notion d’éducation que propose Le Guin dans ce roman. Tout au long du texte on retrouvera l’idée de la nécessité d’éduction dans la construction du citoyen et de la société. Mais c’est dans ce passage que l’on en a un exemple fort puisque pour comprendre cette notion, ils vont l’expérimenter. Cette partie est également enrichie par la notion de dominance des bourreaux. On y voit alors apparaitre en font une prise de pouvoir et un jugement moral qui ne peut exister à l’état naturel sur Anarres (un peu à la manière de l’expérience de Stanford de 1971 très récemment remise en cause).

Dans la suite du roman, Shevek continue sa construction et se heurte bien souvent à l’homéostase imposé sur Anarres qui n’est pas s’en rappeler certaines formes de censure associées aux dictatures. D’ailleurs, bien que je n’ai pas noté le passage exact, Shevek finit par comprendre que le système même de leur mode de vie entraine une forme de servitude. Servitude qui n’est certes pas associée à une force politique forte mais à un moule dans lequel l’individu doit se faire violence afin de ne pas enfreindre des valeurs morales qu’il a reçues de son éducation. Encore une fois c’est également la notion d’éducation qui est rappelée. Là où le philosophe Hobbes propose que l’Homme s’il n’est pas cadré devient une créature dominante en recherche constante de hiérarchie, Le Guin propose quant à elle un monde dans lequel l’éducation, comparée à l’absence de cadre strict, est suffisante à éviter l’élévation d’un leader.

Tandis que sur Anarres le rêve utopique parait être en opposition à nos modes de vie, sur Urras Shevek est confronté à une prison dorée. Lui qui est parti d’Anarres dans le but de partager sa découverte mais surtout d’insuffler le souffle anarchique, il se retrouve promené sur la planète un peu à l’image d’un tour opérator en Corée du Nord. « Regardez comme c’est beau ici, et là ! Des pauvres sur Urras ? il n’y en a pas. Ce sont simplement des personnes qui ont décidé de vivre comme cela ». Il y découvre alors la notion d’économie et d’argent. Pour lui c’est d’ailleurs une véritable torture, un concept si invraisemblable (page 156). Troisième exemple s’il en faut, par l’approche de Shevek, Ursula K Le Guin propose que c’est par l’éducation que l’on devient capitaliste.

De nombreuses péripéties plus tard, dues entre autres du côté d’Anarres à une famine et de celui d’Urras à une guerre, Shevek finit par réussir à contacter les pauvres Urrasti. Arrive alors un des discours les plus célèbres de la science-fiction américaine (page 347). Dans ce discours Shevek prône l’aide mutuelle et l’abandon des biens personnels. C’est évidemment un texte déjà fort. Mais je le rapprocherais d’un dialogue entre l’ambassadrice de Terra sur Urras et Shevek (page 391), dans lequel l’isolement d’Anarres est pointé du doigt. C’est cet enfermement qui conduit Anarres à ne plus avancer et à ne pas rayonner. Cependant il est légitime de se demander pourquoi une société qui se sent parfaite comme elle est, devrait s’ouvrir au monde au risque de perdre son identité.

Puis à la fin de ce discours l’ambassadrice explique à Shevek pourquoi pour elle Urras est une utopie (page 401). Ce passage est sans doute celui que je retiendrais de nombreuses années en mémoire. C’est ici qu’Ursula K Le Guin réussit avec brio à démontrer l’effet de l’éducation et de la croyance civilisationnelle sur le jugement de l’autre (que cela soit un Homme ou une civilisation). C’est également un plaidoyer écologique qui raisonne particulièrement fortement en ce moment. Ce passage rapporté à celui de la page 347, fait vibrer différemment le discours de Shevek et sans vouloir faire un procès d’intention, je me demande si l’autrice ne poussait simplement pas un cri d’alarme subtil quant à l’impact de nos civilisations sur l’écologie.

Enfin je voudrais terminer par un point qui me parait essentiel. Ce roman américain écrit en pleine guerre froide (1974) propose comme héros un personnage qui, bien qu’anarchiste, n’est pas sans rappeler les grandes heures du communisme. C’est donc un sacré tour de force supplémentaire de l’autrice que de prendre le contre-pied de l’impérialisme américain.

Conclusion :

Les dépossédés est bien plus qu’un livre de science-fiction, c’est un exercice de pensée qui remet en cause les fondements mêmes de nos sociétés modernes avec un travail immense quant à l’impact anthropologique des changements proposés. Ursula K Le Guin propose ici un roman d’une immense richesse qui pourra être lu avec plusieurs degrés d’analyses (le plus faible, c’est un livre de confrontation d’idées et de manipulations politiques, au plus élevé avec toute l’analyse que l’on peut faire sur les systèmes politiques proposés et leurs parallèles avec la géopolitique de l’écriture). La traduction laisse ici un texte d’une grande fluidité avec des constructions littéraires particulièrement efficaces. Je n’ai pas parlé de la richesse des personnages qui seraient à eux seuls le matériau à une chronique de plusieurs pages. Je me doute que de nombreux aspects de mon analyse sont au mieux parcellaires, aussi n’hésitez pas à en discuter en commentaire. J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce roman qui rien que par son scénario vous assurera un moment lecture de grande qualité. Enfin je vous invite à écouter le podcast animé par Lloyd Cheri avec David Meulemans comme invité, c’est plus que de la SF numéro 54. Vous pouvez également courir pour vous procurer De l’autre côtés des mots la monographie publiée chez actuSF dirigée par David Meulemans.

5 commentaires sur “Les dépossédés – Ursula Koeger Le Guin”

  1. Décidément, quelle écrivain ! Son oeuvre est gigantesque mais ton enthousiasme sans limite fait chaud au coeur. Ton amour pour ces romans donne juste envie de se précipiter dans une librairie.

  2. Retour de ping : Coups de cœur: Aout 2021 – Librairie À la croisée des pages

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