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Le langage de la nuit – Ursula K Le Guin

Le langage de la nuit ; essais sur la science-fiction et la fantasy, est un recueil sur les réflexions de l’autrice Ursula K Le Guin entourant les univers de la science-fiction et de la fantasy. Ce livre est paru aux éditions Aux forges de Vulcain il y a quelques années. De nombreux thèmes y sont abordés comme la construction d’un roman, le rôle clef des personnages, ou les différents messages et stéréotypes, comme la misogynie présents dans les genres de l’imaginaire. C’est une lecture très enrichissante et qui, bien que la plupart des textes datent des années 70, reste encore d’actualité pour de nombreux points.

Couverture de Elena Vieillard

Résumé :

En 1979, Ursula K. Le Guin est au sommet de sa gloire : ses romans de science-fiction et de fantasy se sont imposés comme des chefs d’œuvres et elle est une des romancières américaines les plus primées. Toutefois, parallèlement à ces succès publics, elle a la réputation d’être une théoricienne hors pair, et une oratrice remarquable. Elle parcourt alors universités, congrès, bibliothèques et librairies pour parler des sujets qui la passionnent : le féminisme, l’anarchisme, le rôle humaniste de la littérature, et, surtout, la fonction des littératures de l’imaginaire.

Le langage de la nuit recueille les essais littéraires qui résument sa pensée et composent un manifeste pour l’imaginaire, car si nous pensons et parlons le jour, la moitié de notre vie se passe la nuit, où se réfugient la poésie et l’imaginaire. Pourquoi les littératures de l’imaginaire ont cessé, au vingtième siècle, d’être le cœur de la littérature ? Que permet la science-fiction ? Quelle est la place de la littérature jeunesse dans la littérature ?

Chronique

Il est toujours difficile de parler d’un livre qui sort de nos habitudes de lecture et ceux à plus forte raison quand on parle d’un recueil d’essais. Il s’agit tout simplement du genre de livre que je n’ouvre jamais et pour lequel le seul nom de l’autrice m’a fait me pencher sur pareil ouvrage. Ursula K Le Guin c’est pour moi un éveil à l’imaginaire avec Terremer. Puis, une fois les torpeurs de la jeunesse passées, c’est L’Ekumen et la lecture de mes premiers textes de science-fiction avec pour message plus que des vaisseaux et des guerres, mais une analyse sociétale. Toutes ces notions on les retrouve dans ses essais. Cette chronique est donc à la fois partielle (j’ai volontairement éludé quelques textes) et c’est surtout très partial.

Dans une citoyenne de Mondath, l’autrice nous parle de la recherche constante de la nouveauté et de l’amélioration de son art. L’auto-plagiat semble trop facile dans les littératures de l’imaginaire qui manquent cruellement de chroniqueurs affutés. Les littératures de l’imaginaire sont considérées comme futiles et trop vite oubliées des adultes, surement par manque d’ouverture d’esprit. Même si c’est un texte des années 70 et que le contexte a partiellement changé, je reste persuadé que l’idée de base reste valable. Elle y place surtout un rôle majeur de l’ouverture d’esprit du lectorat pour lire de l’imaginaire.

« Je me suis d’ailleurs souvent demandée s’il n’existait pas un lien bien réel entre certains types d’esprit scientifique (celui qui aime les explorations, les synthèses) et l’inclinaison à la fantasy. Tout compte fait le nom de science-fiction convient peut-être assez bien à notre genre littéraire. Ceux qui n’aiment pas la fantasy trouvent très souvent la science fastidieuse ou rebutante ».

Puis dans Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons, Ursula K Le Guin nous parle de la trop faible représentation de l’imaginaire et particulièrement de la fantasy dans la néoculture Américaine. C’est un texte fort qui prend directement la défense de la fantasy. Elle y démontre que bien plus qu’une simple histoire de dragon, la fantasy c’est avant tout un genre littéraire à part entière qui possède une immense richesse et une grande subtilité qu’il ne faut pas cantonner aux récits jeunesses.

« La littérature d’imagination sert à approfondir votre compréhension du monde dans lequel vous vivez, et des autres hommes, et de votre propre sentiment, et de votre destinée ».

Ensuite dans Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls, l’autrice enfonce le clou sur la nécessité d’être ouvert pour apprécier la richesse des livres de fantasy. Elle y démontre que la fantasy est une lecture humaniste, une lecture de l’acceptation de soi et des autres. La perte de l’innocence de la jeunesse ne devrait pas contraindre à l’abandon du rêve. Elle y montre aussi la différence fondamentale entre le lectorat anglais et américain. Là où les Américains (et les Français à mon sens) cherche à tout prix à classer la littérature en fonction de son style et de son public, les Anglais cassent ces codes et font preuve d’une plus grande ouverture d’esprit.

« On pourrait interpréter ces différences d’âge en disant que les anglais sont plus puérils que les américains. Je crois plutôt que c’est l’inverse qui est vrai, les lecteurs anglais ont assez de maturité pour savoir qu’ils n’ont pas besoin de prouver qu’ils sont des adultes ».

Dans Mythes et archétypes en science-fiction Le Guin nous parle, comme son nom l’indique, des fondamentaux de l’imaginaire collectif pour l’écriture de la SF. Elle y parle surtout du rôle de la création de nouveaux mythes sans jamais oublier les écrits déjà publiés. Elle parle ici du plagiat et de la création. A quel point l’utilisation de mythe, comme le dragon, plagie tous les autres textes déjà connus parlant de dragon? C’est également le siège d’une profonde réflexion psychologique opposant Freud à Jung (je n’y connais rien donc je ne m’étalerais pas sur ce sujet) quant à l’acte de création.

S’en suit le texte Du pays des Elfes à Poughkeepsie. Dans cette partie on quitte les réflexions sur le fond pour passer à celles sur la forme. Elle y démontre de manière brillante le rôle fondamental du style dans l’écriture et dans la lecture. En opposant Lord Dunsany, maitre de la poésie et des elfes, à d’autres auteurs plus contemporains, elle démontre le rôle de l’écrit pour faire passer un message.

« Beaucoup de lecteurs et de critiques, et la plupart des éditeurs, parlent du style comme si c’était un ingrédient d’un livre comme le sucre dans un gâteau, ou encore quelque chose que l’on ajoute au livre comme du glaçage sur un gâteau. Alors que le style bien entendu est tout le livre. Si on enlève le gâteau, il ne reste plus qu’une recette ; si on enlève le style il ne reste plus que le résumé de l’intrigue. »

Dans La science-fiction américaine et l’autre, Ursula K Le Guin nous parle essentiellement du cliché sexiste de la SF américaine de la période de l’âge d’or. Elle y aborde la trop faible représentation de personnages féminins servant véritablement l’histoire. Celles-ci étant souvent reléguées aux rôles de simples figurantes qui au mieux poussent des hurlements et au pire servent d’objet de vices et de sexualité. Le tout en y ajoutant une critique du puritanisme et d’hyper consumérisme américain.

Puis dans Madame Brown et science-fiction elle utilise le personnage emblématique de Virgina Woolf (Mr Bennet and Mrs Brown) pour nous parler du rôle central des personnages dans la construction d’un récit. Elle nous y démontre à quel point pour elle un récit n’est que le décorum qui entoure un personnage. Sans acteur, pas de pièce. C’est également ici qu’elle nous parle de son acte de création quant aux deux chefs d’œuvres La main gauche de la nuit et Les dépossédés.

« Une fois il m’est arrivé […] d’en voir deux. Il s’agissait d’une vision […] de sortes que je voyais deux petites figures fort lointaines, perdues dans un immense désert de glace et de neige. Elles étaient en train de tirer une sorte de traîneau […] Je ne voyais rien de plus ; je ne savais pas qui elles étaient. Je ne savais même pas de quel sexe elles étaient (et je dois avouer que j’étais très surprise quand je l’ai appris). C’est ainsi qu’a commencé la rédaction de mon roman La main gauche de la nuit et quand je pense à ce livre, c’est encore et toujours cette image que je vois ».

Enfin dans La cosmologie pour tous, l’autrice aborde un sujet au combien fondamental des littératures de l’imaginaire, le worldbuilding. Elle y explique de façon très pédagogique que pour créer un monde de science-fiction, il ne faut jamais perdre la cohérence avec les données scientifiques disponibles. Chaque modification, chaque nouvelle loi de la physique doit être logique et fonctionnelle, au risque de perdre le lecteur. Ainsi elle montre le rôle fondamental des recherches de l’auteur en amont de l’acte de création. On pourrait y citer de très nombreux passages tant ce texte m’a paru juste mais je retiendrais celui-ci :

« Une part non négligeable du plaisir de ce genre de littérature [la science-fiction] pour l’écrivain, comme pour le lecteur, vient précisément de la solidité, de la précision et de l’élégance logique d’une fantasy extrapolée à partir de faits scientifiques… »

Tandis que dans la création d’une œuvre de fantasy, la conservation de l’innocence de l’auteur qui se prend pour dieu est l’acte fondateur de ses univers. Mais chaque facilité à son revers de médaille, en exigeant une création maitrisée et claire qui saura emporter le lecteur vers un univers reflétant son moi profond.

« La science-fiction imite la création, la fantasy le créateur ».

Conclusion :

Texte d’une immense richesse le langage de la nuit regorge de conseils et d’analyses de l’autrice sur le champ des littératures de l’imaginaire. Grande écrivaine, c’est également une oratrice et une théoricienne hors pair qui manie les mots et les concepts avec une maitrise parfaite. Avec ce livre, les éditions Aux forges de vulcain rendent accessible un livre majeur de l’autrice.

Dans cette chronique je n’ai malheureusement qu’effleuré la richesse de cet ouvrage que j’ai pris plaisir à lire et que je relirai jusqu’à en obtenir l’ensemble de ses richesses. Je n’ai par exemple pas évoqué sa fine analyse des personnages du Seigneur des Anneaux ou encore celle sur les effets politiques.

5 commentaires sur “Le langage de la nuit – Ursula K Le Guin”

  1. Je referai sûrement un essai avec cette autrice car mon 1er n’a pas été réussi, peut-être La main gauche de la nuit ….

    1. Ce n’est pas toujours évident de lire cette autrice, surtout selon ce que l’on y cherche. Avec la main gauche de la nuit, c’est un système politique et une réflexion sur le genre, plus que de l’action que tu trouveras.
      Si tu chercher quelques chose de plus rapide, tu peux commencer par le sorcier de Terremer avant de lire les romans de l’Ekumen (le cycle de Hain en VF même si Ursula elle même disait ne pas connaitre les liens chronologiques entre les roman de cet univers).

  2. Retour de ping : Les coups de cœur du mois d’Avril – Librairie À la croisée des pages

    1. Au bûcher !!!! Il faut lire Ursula K Le Guin on y trouve pèle mêle des personnages profonds, des sentiments exacerbée, une analyse humaniste poussé et des histoires qui font rêver !

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